De mon point de vue, la France a une réelle chance d’être un des lieux de la planète où le projet « liberer le travail » peut s’incarner. Du fait du niveau de chômage et des 35 heures, le tissu économique et citoyen français est pléthorique en associations diverses où de nombreuses formes d’activités productives (au sens de génératrice de valeur pour la société) se sont développées. Ce sont autant de lieux d’expérimentation du « vivre et travailler ensemble » où cohabitent des bénévoles qui créent de la valeur, des jeunes en emploi aidé, des salariés,…
J’ai la chance d’avoir pu développer une double vie entre ces lieux d’épanouissement et de travail alternatifs et un travail presque normal, au sens où il est régi par une structure de subordination pyramidale classique.
Il y a deux ans, j’ai reçu une collègue coréenne qui est venu pour trois mois en France pour s’instruire de ce que recouvrait le bien-être au travail à la Française. Nous avons travaillé pendant trois mois les nouvelles formes d’organisation du travail, essentiellement Laloux, la sociocracie, l’holacratie, et la forme hybride qui est enseignée en France par l’Université du Nous, forme hybride qui irrigue autant le tissus associatif que le monde du travail. Nous avons visité ensemble une association(1) qui à Nancy, retape les vélos qu’elle récupère dans les greniers ou les déchetteries pour les mettre à disposition des étudiants ou de quiconque à un prix modique. Je l’ai emmenée là pour qu’elle réalise comment les décisions sont prises dans un tel lieu de travail, à quel point il y a un contraste entre les niveaux d’intelligence collective et de finesse sociale qui s’y déploient et l’inanité des réunions dans les entreprises traditionnelles, qu’elles soient coréennes (c’est pire) ou française.
Mon espoir vient donc de cette « maturation cachée » d’une partie de la population française, qui s’entraîne et s’exerce à la démocratie et à l’auto-organisation dans ce monde parallèle, sans avoir nécessairement conscience que pourrait un jour s’opérer « un grand remplacement » en substituant ce modèle intelligent, empreint d’éthique et d’humanité à ce que nous connaissons des entreprises modernes. Quand je pense à cela, cela m’évoque toujours l’histoire que j’ai entendue dans un cours d’écologie scientifique. L’observation se rapportait à une ile où les oiseaux dominants étaient ceux qui consommaient beaucoup de leur énergie pour garder leur place dans les arbres, et en chasser les dominés contraints de rester dans les fourrés au niveau du sol. Une année vint un hiver particulièrement rigoureux et les dominants, du fait de la dépense énergétique que leur vie consacrée à maintenir leur dominance avaient entraînée, sont massivement mort de froid. Les dominés qui n’avaient pas vécu cette dépense d’énergie pour défendre un statut n’ont dès lors plus eu qu’à prendre les places laissées vacantes.

(1) Association s’appelle dynamo. Les décisions collectives se prennent souvent en ligne et un jour par mois une réunion très structurée appelé « apéro-discutaille » réunit les bénévoles et les statutaires, sous un forme bien proche de ce que l’UDN ou Robertson préconisent.